Avec des objets issus des collections des Musées de Montbéliard, des Archives Municipales de Montbéliard et de l’ACEPU du Châtelot.
Curatrice : Adeline Lépine
«Je ne sais pas me résumer autrement que par cette formule: je ne connais pas la langue de mon corps. Mes mouvements sont entravés que ce soit dans la langue de mer comme dans la langue de per. Je suis figæ dans une langue étrangère.» 1
À Montbéliard, lorsque l’on monte sur l’éperon rocheux qui mène au château, on est accueilli par un blason qui habille le portail d’entrée. Au sommet de ce blason on remarque un cimier qui représente une figure féminine couronnée dont les bras sont remplacés par des poissons. Rare dans l’héraldique, cette représentation s’inscrit dans une famille plus vaste de bustes féminins parfois sans bras ou dont ces derniers sont remplacés par différents types d’appendices. Ici, les poissons sont deux bars renversés et affrontés d’or qui se réfèrent à un jeu de mots pour désigner les armes des comtes de Montbéliard, issus des comtes de Bar depuis 1038.
Les emblèmes en couleur soumis aux règles du blason, les armoiries, apparaissent au cours du XIIe siècle en Europe occidentale. Dans le contexte d’une société féodale où des chevaliers s’affrontent lors de tournois, ce système de signes est destiné à identifier des personnes, des familles, des lignées, mais aussi des collectivités et des institutions. Le cimier constitue la partie individuelle du blason : ajouté au-dessus de l’écu familial, il raconte quelque chose de la personne qui le choisit pour le désigner. Il s’agit le plus souvent de l’expression d’une vertu, d’une qualité ou d’une spécificité physique chargées positivement. On retrouve trace des bars seuls à Montbéliard dans de nombreux documents dès cette période en tant qu’armes parlantes du comté du même nom. Le cimier, lui, n’apparaît qu’en 1340 sur un sceau d’Henri de Montbéliard, seigneur de Montfaucon et connaîtra une longue postérité puisqu’il est intégré au blason de la Comtesse de Montbéliard, Henriette d’Orbe-Montfaucon2 qui, par son mariage avec le prince Eberhard IV de Wurtemberg, transmet le cimier à cette famille aristocratique allemande. Il est celui, également, du blason de la ville elle-même.
Les règles du blason se sont bâties sur plusieurs décennies et il est encore aujourd’hui difficile de dater précisément leur apparition. Ce que l’on peut formuler comme hypothèse est que le système de signes s’est inspiré, au moins au départ, des autres représentations imagées et symboliques de l’époque, notamment de celles issues de l’art roman. L’historien de l’art Jurgis Baltrušaitis suggère que la tenue des chevaliers et plus spécifiquement la composition de leur casque présentant des cimiers, rejoue la figure fantastique du grylle 3. « Certains guerriers s’habillent comme des génies à face et à vertus multiples. D’autres songent en se coiffant d’animaux à quelques cavaliers de l’Apocalypse. Dans les parades et les combats, des grylles vivants surgissent de tous côtés. 4»
Les hybridations femmes-poissons en particulier irriguent depuis l’Antiquité les observations des plus fins naturalistes comme le répertoire des images que les artistes et les poètes aiment à convoquer. Au sein des récits folkloriques, les contes avec des corps modifiés dans et par la rivière sont nombreux. En Franche-Comté, une figure contemporaine à ce cimier est la Vouivre : tour à tour femme-serpent, femme-poisson 5 ou serpent ailé, elle entretient comme Mélusine un rapport à la rivière et aux marais, milieu qui provoque sa métamorphose. À Montbéliard, elle garde un trésor, un rubis, qu’elle porte parfois sur le front. Les représentations féminines hybridées avec les poissons ou les reptiles ont été communément associées dans l’imaginaire collectif à l’expression de l’impur, du monstrueux, voire de l’abomination 6. Les femmes alliées à (et de) ces animaux ont fait l’objet d’exclusions ou de discriminations en lien avec leur supposée sexualité débridée, leur potentielle cupidité et leurs éventuelles mœurs immorales.
C’est ce paradoxe d’interprétations entre fascination et rejet, mépris et désir, de figures pourtant proches dans leur forme, qui a inspiré cette exposition collective qui se propose d’explorer les mystères de La Femme aux bras poissons à travers les œuvres de quatorze artistes contemporain·es et des objets patrimoniaux. En prenant comme point de départ une observation de la notion d’hybridité à travers des problématiques actuelles, cette figure constitue le point d’ancrage d’une réflexion philosophique, esthétique et politique. Loin de prétendre produire un savoir scientifique, l’exposition fonctionne comme un dispositif de pensée permettant d’explorer de nouvelles formes d’appropriation du patrimoine et d’ouvrir des imaginaires alternatifs à même de produire des modes d’existence adaptés à multiplicité des êtres vivants.